La France d’autrefois comptait des dizaines de métiers anciens disparus dont les noms ne figurent plus dans aucune offre d’emploi. Falotier, gadouard, caillouteur, schlitteur : ces professions oubliées ont pourtant structuré la vie quotidienne de millions de Français pendant des siècles. Voici 25 d’entre elles, avec ce qu’elles étaient vraiment, qui les exerçait, et pourquoi elles ont fini par disparaître.
🏺 L’essentiel à retenir
Trois grandes causes
L’industrialisation, l’électrification et l’invention d’appareils domestiques ont effacé la plupart de ces professions.
Des métiers ancrés dans les territoires
Vosges, Bretagne, Paris, Normandie : chaque région avait ses propres professions spécialisées.
Des héritiers modernes
Laitier, crieur public, lecteur public : leurs équivalents contemporains existent, sous d’autres noms.
| Métier | Époque principale | Cause de disparition | Ancrage géographique |
|---|---|---|---|
| Falotier | XVIIe – fin XIXe s. | Électrification | Villes françaises |
| Rémouleur | XIXe – XXe s. | Outillage industriel | National |
| Porteur d’eau | XVIIe – fin XIXe s. | Réseau d’eau courante | Paris |
| Décrotteur | XVIIe – XIXe s. | Asphalte et pavage | Paris |
| Crieur public | Moyen Âge – XIXe s. | Presse écrite, radio | National |
| Marchande de plaisir | XVIIIe – XIXe s. | Commerce sédentaire | Grandes villes |
| Réveilleur | XIXe s. | Réveil mécanique | Paris, villes ouvrières |
| Lavandière | Moyen Âge – XXe s. | Machine à laver | National |
| Laitier | XIXe – XXe s. | Réfrigération, pasteurisation | National |
| Découpeur de glaçons | XIXe – début XXe s. | Réfrigérateur électrique | Régions froides |
| Charron | Antiquité – début XXe s. | Motorisation agricole | Rural |
| Schlitteur forestier | XVIIe – XXe s. | Engins mécaniques | Vosges |
| Rhabilleur de meules | Moyen Âge – XIXe s. | Fermeture des moulins | Rural |
| Fondeur de cloches | Moyen Âge – XXe s. | Industrialisation (quasi-disparu) | Normandie, national |
| Caillouteur | XVIIe – début XXe s. | Cartouches à percussion | Bassin parisien |
| Gastelier | Moyen Âge – XVIIe s. | Spécialisation des corps de métier | Villes médiévales |
| Gadouard | XVIIe – XIXe s. | Réseau d’égouts haussmannien | Paris |
| Langueyeur | XVIIe – XIXe s. | Inspection vétérinaire officielle | Marchés, foires |
| Poinçonneur | XIXe – années 1970 | Composteurs automatiques | Paris |
| Télégraphiste | XIXe – XXe s. | Téléphone, messagerie numérique | National |
| Lecteur public | XIXe – début XXe s. | Alphabétisation, radio | Usines, manufactures |
| Aboyeur | XVIIe – XIXe s. | Évolution des usages mondains | Paris, cours royales |
| Allumettière | XIXe s. | Automatisation industrielle | Pantin, grandes villes |
| Mendiant corporatisé | XVe – XVIIIe s. | Centralisation administrative | Bretagne |
| Ramoneur savoyard | XVIIe – XIXe s. | Chauffage moderne | Savoie, national |
Les métiers de la rue et du service ambulant
Avant l’électricité, le tout-à-l’égout et l’asphalte, les rues françaises étaient peuplées de petits métiers ambulants indispensables au quotidien. Ces hommes et ces femmes se déplaçaient de quartier en quartier, criant leur présence, rendant des services que personne d’autre n’assurait.
L’allumeur de réverbères, dit falotier
Chaque soir à la même heure, le falotier parcourait les rues avec une longue perche au bout de laquelle brûlait une flamme. Il allumait un à un les réverbères à huile, puis à gaz, et les éteignait chaque matin. Saint-Exupéry en a immortalisé un dans Le Petit Prince, condamné à allumer et éteindre sans relâche sur une planète qui tournait de plus en plus vite. L’arrivée de l’éclairage électrique public, à la fin du XIXe siècle, a rendu ce métier inutile du jour au lendemain.
Le rémouleur
Le rémouleur aiguisait couteaux, ciseaux et hachoirs à domicile, grâce à une petite meule portative actionnée au pied ou montée sur charrette. On l’entendait avant de le voir : il annonçait son passage par un cri caractéristique dans les rues. Quelques rémouleurs exercent encore sur certains marchés français, mais le métier a largement disparu avec la démocratisation des couteaux bon marché et jetables.
Le porteur d’eau
Dans les immeubles parisiens du XVIIe au XIXe siècle, l’eau ne coulait pas au robinet. Le porteur d’eau montait des seaux ou des tonneaux jusqu’aux derniers étages, parfois six ou sept fois par jour. Ce métier épuisant était souvent exercé par des migrants auvergnats. Il a disparu avec l’installation progressive du réseau d’eau courante municipal, achevée à Paris grâce aux grands travaux du baron Haussmann.
Le décrotteur
Les rues d’Ancien Régime étaient recouvertes d’une boue permanente, mélange de terre, de déjections animales et d’eaux usées. Le décrotteur se postait aux carrefours, aux ponts et aux entrées de marché pour nettoyer les chaussures et les bas des passants moyennant quelques sous. Le pavage généralisé des rues, puis l’asphalte, ont rendu son poste caduc.
Le crieur public
Du Moyen Âge jusqu’au XIXe siècle, le crieur public était la principale source d’information pour les populations peu alphabétisées. Il parcourait les rues en sonnant une cloche, puis lisait à voix haute les ordonnances royales, les avis municipaux et les nouvelles du jour. C’est l’ancêtre direct du journal imprimé et, dans une certaine mesure, de la radio. Certaines communes françaises ont réactivé ce personnage à titre patrimonial lors de fêtes médiévales.
La marchande de plaisir
Le nom prête à sourire, mais il désignait simplement une vendeuse ambulante de pâtisseries. Elle proposait des gaufres et des « oublis », ces cornets de pâte sucrée et croustillante très populaires dans les villes françaises aux XVIIIe et XIXe siècles. Elle portait ses marchandises sur un plateau fixé à une sangle passée sur l’épaule. Le commerce alimentaire sédentaire, avec ses boutiques et ses marchés couverts, a progressivement absorbé ces vendeuses de rue.

Les métiers du quotidien domestique
La vie intérieure des foyers français reposait aussi sur des professions aujourd’hui disparues, effacées une à une par les grandes inventions du confort moderne : le réveil mécanique, la machine à laver, le réfrigérateur électrique.
Le réveilleur
Avant la démocratisation du réveil mécanique, des hommes et des femmes étaient rémunérés pour réveiller leurs clients à heure fixe. Ils lançaient des cailloux contre les fenêtres, frappaient avec une canne ou sifflaient sous les façades. Leur clientèle principale était ouvrière : des hommes et des femmes devant prendre leur poste à l’aube, qui ne pouvaient pas se permettre de rater leur heure. En Grande-Bretagne, on les appelait les knocker-uppers. En France, leur activité a décliné à mesure que le réveil mécanique est devenu accessible à tous.
La lavandière
La lavandière lavait le linge des particuliers au lavoir ou au bord des rivières, agenouillée sur des planches de bois, les mains dans l’eau froide quelle que soit la saison. Métier exclusivement féminin, peu rémunéré et physiquement éprouvant, il avait aussi une dimension sociale forte : le lavoir était l’un des rares espaces où les femmes échangeaient nouvelles et opinions librement. La machine à laver électrique, démocratisée dans les années 1950 et 1960, a mis fin à cette profession en quelques décennies.
Le laitier
Le laitier livrait le lait frais à domicile avant l’aube, d’abord à cheval, puis en camionnette. Cette livraison quotidienne était indispensable : le lait cru non pasteurisé devait être consommé dans les heures suivant la traite. La pasteurisation industrielle et la réfrigération domestique ont rompu cette contrainte. Aujourd’hui, le livreur à domicile qui dépose une commande devant votre porte perpétue, sans le savoir, un geste vieux de plusieurs siècles.
Le découpeur de glaçons
En hiver, quand les lacs et rivières gelaient suffisamment, le découpeur de glaçons entrait en action. À la scie et au pic, il taillait des blocs réguliers dans la glace naturelle, qu’il stockait ensuite dans des glacières isolées de sciure de bois. Ces blocs alimentaient les restaurants, bouchers, pharmacies et hôpitaux pendant les mois chauds. L’invention du réfrigérateur électrique et des machines à glace industrielles a rendu ce métier totalement obsolète au début du XXe siècle.
Les métiers de l’artisanat et de la terre
Les campagnes et les forêts françaises abritaient des artisans dont le savoir-faire très spécialisé était vital pour toute une communauté. Leur disparition est intimement liée à la mécanisation agricole et forestière du XXe siècle.
Le charron
Le charron fabriquait et réparait les roues, charrettes et chariots. Il maîtrisait à la fois le travail du bois (jante, rayon, moyeu) et celui du fer pour le cerclage des roues. Chaque village français avait le sien jusqu’au début du XXe siècle. La motorisation agricole et l’automobile ont rendu son atelier inutile. Le mot « carrossier » en est l’héritier indirect, même si les deux métiers n’ont plus grand-chose en commun.
Le schlitteur forestier
Dans les Vosges, les bûcherons utilisaient une technique particulière pour descendre les grumes des pentes forestières : la schlitte, une grande luge en bois guidée à la main sur des voies aménagées dans la forêt. Le schlitteur conduisait cette charge à grande vitesse sur des pentes parfois très raides, avec les risques physiques que cela implique. Les voies de schlittage sont encore visibles dans certaines forêts vosgiennes. Les tracteurs forestiers ont remplacé cet art de la descente.
Le rhabilleur de meules
Les meules de granit des moulins à eau et à vent s’usaient progressivement : leurs sillons s’effaçaient, réduisant leur efficacité. Le rhabilleur de meules intervenait régulièrement pour retailler ces sillons avec un pic spécialisé, restaurant la capacité de mouture. Ce travail de précision était aussi une question de sécurité : des meules mal entretenues surchauffaient et pouvaient provoquer des incendies. Certains rhabilleurs travaillaient de nuit, quand les moulins tournaient en continu.
Le fondeur de cloches
Fabriquer une cloche en bronze était une opération complexe, réalisée sur place : le fondeur construisait un moule en argile directement sur le site, coulait l’alliage de cuivre et d’étain, puis ajustait la forme pour obtenir le son voulu. Le moindre écart dans les proportions du métal modifiait le timbre définitivement. Ce métier itinérant subsiste encore très partiellement en France, notamment à la fonderie Cornille-Havard à Villedieu-les-Poêles, en Normandie, l’une des dernières actives en Europe.
Le caillouteur
Le caillouteur taillait des éclats de silex destinés à être placés dans le chien des armes à feu à pierre pour produire l’étincelle. Ce travail demandait une précision extrême : une frappe mal calculée brisait la pièce. Ce métier, concentré dans les régions du Bassin parisien riches en silex de qualité, s’est éteint avec la généralisation des cartouches à percussion, accélérée par la Première Guerre mondiale.
Le gastelier
Le gastelier, dont le nom vient du mot « gastel » qui signifiait gâteau en ancien français, était l’ancêtre direct du pâtissier. Il fabriquait et vendait des préparations sucrées dans les villes médiévales, distinct du boulanger (spécialisé dans le pain) et du rôtisseur (spécialisé dans les viandes). Avec l’organisation progressive des corporations et la spécialisation des métiers de bouche, le terme a progressivement cédé la place à celui de pâtissier. Quelques artisans modernes réemploient aujourd’hui le mot « gastelier » sur leurs enseignes.
Les métiers de l’hygiène et de la communication
Deux univers en apparence très éloignés, réunis ici parce qu’ils partagent une même logique : des professions indispensables à la vie collective, disparues dès lors qu’une technique ou une institution les a rendues superflues.
Le gadouard et le langueyeur : les oubliés de la salubrité publique
Le gadouard, aussi appelé vidangeur, collectait le contenu des fosses d’aisances avant l’installation des égouts. Par réglementation sanitaire, ce travail se faisait obligatoirement de nuit. Méprisé socialement, ce métier était pourtant vital pour prévenir les épidémies. La construction du réseau d’égouts parisien sous Haussmann, au XIXe siècle, a progressivement supprimé la raison d’être de cette profession.
Le langueyeur, lui, inspectait la langue des porcs sur les marchés et dans les abattoirs pour détecter la ladrerie, une infection parasitaire par des larves de ténia, transmissible à l’homme. Il pratiquait un examen précis de la muqueuse linguale, et sa validation conditionnait la mise en vente de l’animal. L’instauration des services vétérinaires officiels au XXe siècle a institutionnalisé cette inspection, faisant disparaître le langueyeur comme profession indépendante.
Le poinçonneur, le télégraphiste et le lecteur public : passeurs d’information
Le poinçonneur compostait manuellement les tickets de métro et de train à l’entrée des quais, un geste répété des milliers de fois par jour. Serge Gainsbourg lui a consacré une chanson en 1958, Le Poinçonneur des Lilas, qui en a immortalisé la mélancolie et la répétitivité. Les composteurs automatiques l’ont remplacé dans les années 1970.
Le télégraphiste transmettait les messages longue distance en code Morse, reliant en quelques minutes des villes séparées de centaines de kilomètres. C’était, en son temps, l’équivalent de notre messagerie instantanée. Le dernier réseau télégraphique mondial a fermé en Inde, au début des années 2010.
Le lecteur public, enfin, était engagé collectivement par des ouvriers qui se cotisaient pour le payer. Il lisait à voix haute pendant les heures de travail en usine : romans, journaux, publications syndicales. Ce métier a permis l’accès à la culture pour des générations d’ouvriers peu alphabétisés. La radio, puis la démocratisation de la lecture, ont rendu ce relais humain inutile. On pourrait voir dans le podcast d’aujourd’hui un écho très lointain de cette pratique.
Quels sont les métiers les plus insolites de nos ancêtres ?
Parmi les vieux métiers disparus, certains sortent du lot par leur étrangeté ou leur dimension sociale inattendue. Ces trois-là méritent une attention particulière.
L’allumettière
Les allumettières fabriquaient les allumettes à la main dans des manufactures spécialisées, dont la célèbre manufacture de Pantin, en Seine-Saint-Denis. Leur ennemi invisible était le phosphore blanc, utilisé dans la composition des têtes d’allumettes. Cette substance provoquait une maladie professionnelle redoutable : la nécrose de la mâchoire, appelée « mâchoire phossy », qui déformait le visage et pouvait être mortelle. Les allumettières ont mené de grandes grèves à la fin du XIXe siècle pour dénoncer ces conditions de travail, parmi les premières mobilisations ouvrières féminines de l’histoire industrielle française.
Le mendiant corporatisé de Bretagne
La Bretagne présente un cas unique dans les archives françaises : la mendicité y était officiellement corporatisée. Les mendiants y étaient reconnus comme exerçant une profession à part entière, au point que leur état figurait explicitement sur les actes d’état civil sous la mention « mendiant » ou « mendiante ». Respectés par la population, intégrés dans les pratiques sociales et religieuses locales, ils occupaient une fonction symbolique et économique reconnue. La centralisation administrative et les lois répressives sur la mendicité ont mis fin à cette singularité bretonne.
Le ramoneur savoyard
Le ramoneur entretenait les cheminées pour éviter les incendies et améliorer le tirage. En France, ce métier était historiquement associé aux enfants de Savoie, d’où le surnom « Savoyard » qui lui est resté. Ces jeunes garçons, parfois très jeunes, s’infiltraient dans les conduits de cheminée trop étroits pour un adulte. Cette pratique, dangereuse et exploitative, a été progressivement encadrée puis abolie au XIXe siècle. Il reste de cette époque une tradition culturelle tenace : croiser un ramoneur porterait bonheur, croyance encore vivace dans certaines régions françaises.
Pourquoi ces vieux métiers ont-ils disparu, et que reste-t-il d’eux aujourd’hui ?
Ces métiers d’autrefois n’ont pas disparu par hasard ni tous pour la même raison. Quatre grandes vagues ont successivement effacé ces professions du paysage social français.
La révolution industrielle du XIXe siècle a mécanisé la production et rendu obsolètes des métiers entiers : le charron, la lavandière, le laitier ont vu leurs fonctions absorbées par des machines ou des réseaux. L’électrification des villes a supprimé l’allumeur de réverbères et le découpeur de glaçons. L’invention d’appareils domestiques accessibles au plus grand nombre (réveil mécanique, machine à laver, réfrigérateur) a éliminé le réveilleur, la lavandière et le laitier dans leurs derniers bastions. Enfin, la modernisation des transports et des communications a emporté le poinçonneur, le télégraphiste et le crieur public.
Ce qui reste de ces professions est souvent plus vivant qu’on ne le croit. Quelques fondeurs de cloches travaillent encore en Normandie. Des rémouleurs passent sur certains marchés. Et dans nos usages quotidiens, des héritages persistent sans qu’on les nomme : le livreur à domicile perpétue le geste du laitier, le podcast reprend la fonction du lecteur public, les alertes de nos téléphones font écho aux cris du crieur public. Ces métiers oubliés ne sont pas si loin, au fond.


